Covid-19 : une autre façon de voir les chiffres

Alors que nous vivons tout autant une bataille de chiffres que celle visant à s’attaquer au virus même, nous avons demandé à notre expert Christian Caoudal, enseignant à l’Université Bretagne Sud, de se livrer à l’exercice d’analyse de l’évolution de la pandémie et selon une méthode bien particulière, région par région, en répondant à nos questions.

Qui êtes vous ?

Christian Caoudal, je suis consultant en organisation et en management ; j’habite en Bretagne et j’enseigne également au niveau Licence & Master à l’Université de Bretagne Sud et à la Chambre de Commerce du Morbihan. Spécialiste depuis 20 ans des méthodologies ABC/ABM et BSC* et ayant quelques connaissances en analyse statistiques et financière, ma déformation professionnelle m’incite à toujours regarder les choses différemment, particulièrement lorsqu’on parle de chiffres, d’analyse de données et de mise en place de système d’aide à la décision.

Qu’est-ce qui vous a amené à faire ces analyses et à compiler ces nombreux chiffres ?

Principalement trois éléments.

Le samedi 14 mars à 20h nous étions au restaurant avec des amis à Lorient. Et nous avons appris les nouvelles mesures annoncées par Edouard Philippe, notamment la fermeture des bars et restaurant à partir de minuit. En sortant dans la rue vers 23h, et en écoutant les personnes se dire au revoir dans la rue, c’était très émouvant, on a vraiment senti qu’on basculait dans un autre référentiel / paradigme. Et quand j’ai vu le lendemain soir aux infos les images des marchés, du métro et des parcs à Paris j’ai vraiment senti qu’en France on n’était pas tous au même niveau de prise de conscience. Je ne sais pas pour les autres régions, mais en Bretagne, et dans le Morbihan en particulier, ça faisait déjà 1 semaine qu’on était très alertés sur le sujet.

Le 2ème élément est que, ayant de la famille en Espagne, je suivais de très près ce qui s’y passe et je voyais bien que la gestion « régionalisée » était plus forte là-bas qu’en France.
Le 3ème est que j’étais excédé d’entendre certaines données incomplètes balancées à la radio ou à la télé, et particulièrement les titres « sensationnalistes » qui n’avaient pas d’autres ambitions que de faire peur à tout le monde sans rien expliquer dans le fond.

J’ai donc décidé de suivre et d’analyser ces éléments, en étant le plus factuel possible, en faisant surtout appel au bon sens et en croisant différents critères pour en extraire quelques règles de compréhension.

Comment avez-vous procédé et quelle est votre analyse ?

Très simplement, je m’appuie essentiellement sur les sources officielles du Ministère et sur les sources démographiques. Ensuite, je ne m’intéresse pas aux chiffres isolés proprement dit qui n’ont aucune signification, mais à la combinaison de 2 ou 3 facteurs, en allant surtout chercher à analyser les variations, les tendances.

Un exemple très concret pour bien comprendre ce point de vue. Si ma fille me dit qu’elle a eu un 14, je n’ai aucun avis sur cette note. Si elle me dit que la moyenne de la classe est à 16 et qu’elle fait partie des 5 plus mauvaises notes, on va dire que c’est pas terrible… Si par contre la moyenne est à 12 et qu’elle fait partie des 5 meilleure notes, alors là c’est très bien. Et si en plus, dans cette matière elle est passée de la 20ème place à la 12ème place, quelle que soit sa note, alors là elle mérite toutes les félicitations… Enfin si, sur le même exercice, la moyenne nationale est à 10 et qu’elle fait partie du 1er quartile, alors là on débouche le champagne. Bref, pour le même chiffre, il peut y avoir au moins 4 significations selon le contexte de référence.

Dans le contexte qui nous préoccupe en ce moment c’est pareil… On nous annonce des chiffres alarmistes et isolés dans tous les sens, et les « analyses » sont souvent basées sur le nombre de contaminés… Alors que ce chiffre en tant que tel n’a aucune valeur, car isolé et se base sur 1 seule donnée du passé sans comparaison, alors que ce qui est intéressant c’est l’avenir et la tendance de progression du phénomène. Et si on combine des facteurs géographiques et une approche PARETO, là ça devient intéressant car c’est encore plus explicite. Donc moi ce qui m’intéresse avant tout c’est de croiser des données quand on parle de « contaminés » et d’analyser la progression, non pas nationale mais par région. Et du coup, quand on change ce prisme, on observe des choses très intéressantes.

Pour comprendre cela simplement il faut rappeler une chose simple : une progression qui a un taux quotidien de 5% d’augmentation aura augmenté en valeur en 10 jours de 60%, ce qui est important mais pas dramatique. Une autre qui a un taux de 15% aura sa valeur multipliée par 4… Et celui qui a une augmentation quotidienne de 25% aura multiplié sa valeur par… 9 ! C’est ce qui permet de savoir si on est sur une progression plutôt « arithmétique » et linéaire, ou bien « géométrique » et exponentielle.

Par exemple, si on fait une analyse du nombre de contaminés / la population de la région, on constate que le nombre de contaminés au 100.000 nous fait apparaitre clairement 3 groupes bien distincts (voir carte et tableau), et que le rapport entre la Corse/Grand Est et les Pays de la Loire, le rapport est de 9 !

Ce qui signifie qu’il y a 9 fois plus de contaminés en Corse que dans les Pays de la Loire. Il n’y a donc pas une uniformité sur le territoire et elle n’est pas forcément comme on le pense a priori.

De plus, la Corse est tous les jours présentés comme la région ayant le nombre plus faible de contaminés (183 cas) ! Et là elle se retrouve avec le plus fort taux de concentration… C’est donc exactement l’inverse de ce qu’on peut entendre ici ou là. D’ailleurs, si on pousse l’analyse le niveau de la Corse est sensiblement le même que celui de la région Grand Est… Là où tous les moyens sont actuellement concentrés depuis 1 semaine et où on voit des images catastrophistes… Mais la Corse a un atout qu’on verra plus tard.

D’ailleurs si on analyse la carte de la concentration, on constate aussi que la France est clairement coupée en 2 et que ce taux est très marqué par la proximité des frontières (terrestres) de la moitié Est. Ainsi le taux moyen de contamination sur la partie EST de cette ligne est de 38 contaminés pour 100.000, alors que sur la moitié Ouest elle est « que » de 11 contaminés pour 100.000… soit 3 fois moins (en moyenne) !

Si on regarde maintenant le taux de progression, et celui-là m’intéresse encore plus car il est très lié aux comportements, là aussi ça démontre des choses étonnantes.

Tout d’abord qu’il y a une zone centrale (carte B) comprenant 3 régions qui ont des taux extrêmement forts. Il est à noter que cette ligne correspond à l’autoroute A10, c’est-à-dire l’autoroute des camions alimentaires en provenance d’Espagne et d’Afrique du Nord pour alimenter le marché de Rungis… mais ce n’est peut-être qu’un hasard.

Ensuite que plus on s’éloigne de cette zone centrale, et plus les taux sont faibles, avec une exception, pour la région du Sud Est, qui, a sans doute été impactée par sa proximité avec l’Italie (encore une autoroute) … Il y a donc 3 catégories bien distinctes qui ressortent clairement.

Et il y a clairement 3 régions éloignés de ces « routes » (le Nord, la Bretagne et la Corse) qui sont les championnes avec des taux inférieurs à 2 ; ce qui semblent signifier qu’ils sont en train localement de maitriser cette épidémie grâce sans doute au respect des contraintes de confinement.

Si on s’intéresse au cas particuliers, il y en a 2 qui sortent du lot : le Nord et le Centre avec des évolutions totalement inverses.

Tout d’abord le cas très intéressant du Nord, placée dans les régions de tête en nombre de cas il y a 8 jours au démarrage de mon analyse, on constate nettement que la prise de conscience est maximale et que ses taux de progression sont de plus en plus faible. Il est ainsi passé en 1 semaine de 15% de progression quotidienne moyenne à 8% (ce qui est un des meilleur en France) et un coefficient résultant de 1.8. Ce qui signifie qu’en 1 semaine, il y a eu dans cette région une augmentation du nombre de cas de « seulement » 80% – à mettre en rapport avec la variation en Ile de France

(+340% !) c’est à dire que si on intègre le nombre de « guéris », la progression du virus y est de plus en plus faible. Elle est ainsi passée en 1 semaine de 4ème région contaminée, en nombre de cas, à 7ème région !
On est donc, malgré le nombre de cas encore élevé de 936 (chiffre que je vous rappelle est mis en avant partout !), très loin d’une pandémie sur cette région ! En gros, il semble que dans cette région il y a eu très tôt un foyer d’infection, et que petit à petit les taux d’évolution ont été maitrisés, et ce malgré la proximité d’une frontière terrestre : on a envie de leur demander leur secret… Je donnerai plus loin quelques pistes d’explication.

Autre cas intéressant, celui du Centre Val de Loire… Identifiée il y a 1 semaine « Région la moins contaminée de France » avec seulement 54 cas, elle en est aujourd’hui à 291… Soit 5 fois plus et ce en seulement 1 semaine ! Mais cette région a la particularité de se situer en plein sur « l’autoroute alimentaire » que j’évoquais juste avant… Il est à noter que la Région Nouvelle Aquitaine, également sur cette route, a eu une très forte progression quotidienne il y a 2 jours de +54%… Les résidents non permanents qui sont allés se réfugier en bord de mer vont probablement vite le regretter.

Comment expliquer-vous ces fortes variations régionales, tant d’un point de vue taux de contamination que de la progression de l’épidémie ?

C’est assez délicat d’aller sur le terrain de la recherche d’explication car là on n’est plus factuel et on devient très subjectif… Mais je vais tenter de donner quelques pistes d’explications.

Tout d’abord l’analyse géographiques me semble fondamentale ici.

D’abord la proximité des frontières terrestres et des zones du sud de l’Europe très contaminées (Italie, Espagne). Il est clair qu’avoir tardé à fermer les frontières avec ces pays (d’ailleurs n’est-ce pas eux qui ont fermé les frontières avec la France ?) n’a pas favorisé les choses. Mais j’ai envie de dire aussi isoler plus vite les foyers infectieux au niveau départemental et régional. Il y a encore quelques jours en France, on a vu des hordes de personnes passer d’une région très contaminée (Ile de France) à des régions peu contaminées… avec des frictions parfois très virulentes entre personnes (notamment sur les iles).

L’autre explication qui m’intrigue est « l’autoroute alimentaire » qui continue de fonctionner car la France est très loin d’être autosuffisante au niveau alimentaire !

Ensuite il y a forcément des éléments culturels. Dans le sud et dans les pays du Sud la proximité dans la relation, le « toucher » quand on parle est important dans la manière de communiquer. Beaucoup moins en Bretagne ou en Normandie.

Enfin, l’explication qui m’intéresse le plus est comportementale. Car c’est cet élément qui a été déclencheur de ce travail d’analyse le week-end dernier quand j’ai vu ce qui se passait dans une

région très contaminée en Ile de France. Il est ainsi intéressant de constater que les 3 régions (Corse, Hauts de France et Bretagne) qui ont aujourd’hui un « faible » taux de progression (inférieur à 10% chaque jour ce qui les amène à tendre vers une progression arithmétique), et donc qui si on déduit les personnes qui guérissent sont peut-être en train de maitriser la progression de l’épidémie, sont des régions avec des identités très fortes. Il y a sans doute un fort sentiment d’appartenance et de responsabilité vis-à-vis de la « protection des autres personnes de la même région». Mais ce n’est qu’une hypothèse.

Quelle est votre conclusion ?

D’abord que les seuls éléments à suivre et à communiquer sont, par région, les progressions sur une période donnée, et, pour rassurer les populations et relativiser, le taux de contamination pour 100.000 habitants. Par exemple avoir identifié qu’en Bretagne on était à 12 m’a permis de relativiser largement le risque de contamination et de ne pas aller vers des comportements totalement irraisonnés… Comme par exemple d’avoir l’idée saugrenue de porter un masque quand on est non- soignant et seul dans sa voiture !

Soyons clairs, le sens de cette analyse n’est pas de dire d’arrêter les mesures et de se satisfaire de la situation bien au contraire, il s’agit de RESPONSABILISER REGIONALEMENT les gens, et d’avoir un conscience REGIONALISEE, si on veut vraiment faire VITE EVOLUER les choses. Peut-être que en ayant cette conscience accrue, on verra des personnes mieux appliquer les mesures car ils comprendront mieux le message et l’objectif de ces mesures de restriction en se disant que les « meilleurs élèves » sortiront de cette situation délicate plus tôt.

Ensuite au vu de cette analyse j’ai une seule question, qui en appelle d’autres.

Pourquoi y a-t-il un traitement national du confinement et pas régional ?
Pourquoi n’y a-t-il pas des mesures adaptées à la population locale ?
Pourquoi n’est-ce pas les Régions via le Conseil Régional, qui décident de ce qui doit être fait et des mesures adaptées localement en fonction des spécificités de la population?
Et enfin pourquoi les populations des régions qui sont peut-être en train de maitriser leur niveau de viralité par des comportements adaptés et citoyens devraient-elles continuer à subir des comportements inadaptés d’autres régions ?

Car il n’y a aucune raison de durcir encore ou de ne pas les adapter localement dès qu’on s’aperçoit que la situation est en passe d’être maitrisée… Mais y aura-t-il des politiques à avoir ce courage ?

* Activité Base Costing / Activity Based Management et Balanced ScoreCard : Méthodologies innovante basées sur l’analyse des processus permettant de bâtir des systèmes élaborés d’aide à la décision, qui contribuent, dans des environnements complexes, à mettre en place les bonnes stratégies.

Propos recueillis par Olivier Delagarde