Coronavirus – l’Arc Atlantique aussi fort que l’Allemagne !

Alors que nous vivons tout autant une bataille de chiffres que de vérités sanitaires face au virus, nous avons demandé à Christian Caoudal expert en système de pilotage à la décision et enseignant à l’Université, son analyse des dernières évolutions de la pandémie en France, en croisant avec les données démographiques, géographiques et régionales.

Certaines régions semblent avoir réussi à endiguer l’épidémie. Pourtant l’intervention d’Emmanuel Macron ce lundi ne prend toujours pas en compte ces spécificités, alors que la Bretagne et la Nouvelle Aquitaine sont au niveau des Allemands en terme de gestion de l’épidémie. Au delà du côté régionaliste, c’est une formidable opportunité qui vient d’être écartée par les élus politiques, qui sont pour certains absents de ces débats.

Christian Caoudal, pourquoi publier ces chiffres aujourd’hui ?
Consultant en organisation et en management, j’enseigne à l’Université de Bretagne Sud et à la Chambre de Commerce & d’Industrie du Morbihan. Spécialiste depuis 20 ans de méthodologies d’analyse financière, ma déformation professionnelle m’incite à toujours regarder les choses différemment, particulièrement lorsque l’on parle de données sensibles appelant des prises de décisions.

Je suis depuis le début de l’épidémie les données publiques et tente d’en ressortir l’essentiel, avant tout pour savoir s’il faut s’inquiéter ou se rassurer. Je publie mes analyses régulièrement, et je milite également de manière ouverte pour une gestion régionalisée de cette épidémie. Depuis 10 jours, avec l’inversion des tendances j’attendais ‘intervention du Président de la Républiques avec impatience…

Quelle en est votre analyse ?

Après le discours d’Emmanuel Macron du 13 avril, j’ai compris à quel point une opportunité pour la Bretagne de relancer plus vite son économie, (et donc son coeur !), venait d’être perdue…

J’ai bien sûr été déçu qu’on reparte pour 4 semaines de confinement, c’est à dire l’équivalent de l’effort très important qui nous a déjà été demandé. Mais cette déception était non pas par rapport à ma situation personnelle (tout le monde s’en fiche et je ne suis pas à plaindre, même si j’apprécie moyennement que mes contrats soient suspendus à 80% jusqu’à nouvel ordre), mais par rapport aux difficultés énormes que j’observe chez les professionnels autour de moi.

En effet, quand vous avez consacré 10 ans à construire une activité avec 4 ou 5 collaborateurs et que vous vous rendez compte qu’en 2 mois tout peut disparaître c’est un véritable drame qui se joue, et j’ai plein d’exemples de ce genre dans des milieux très divers (spectacle, événementiel, restauration, pépiniéristes …). Il faut savoir que si vous avez votre pic d’activité entre le mois de mars et le mois de juin, et que vous n’avez pas en trésorerie l’équivalent de 6 mois d’activité (ce qui est très rare !) alors vous êtes foutu. Depuis le début de cette période, je milite, en analysant des éléments factuels, chiffrés pour une gestion régionalisée de cette épidémie… J’ai échangé sur le sujet avec le président de la Région Bretagne et plusieurs responsables politiques de l’Ouest. Sans succès.

Comme j’aime que l’on compare des choses comparables, j’ai passé un peu de temps, pour appuyer ma réaction qui n’était pas épidermiques, comme la majorité de ce qu’on voit depuis quelques temps sur les réseaux sociaux, mais qui s’appuie sur des éléments peu discutables : à savoir les chiffres de mortalité. 

Quand je dis « chiffres » je ne parle pas de chiffres isolés, qui n’ont, aucun sens, mais de données croisées, et rapportées à la taille de la population. Et là on découvre des choses étonnantes. 
La première surprise est de constater qu’au niveau Européen le pays se situant en pole position n’est pas l’Italie mais … l’Espagne avec 391 décès par million d’habitants (dpmh) et la Belgique avec 354 dphm ! Soit plus de 10 fois plus que l’Allemagne qui en est à 38 dphm.

Si on observe ce qui se passe en France au niveau régional, on constate qu’il y a bien une France coupée en 2, sur un arc qui va de la Normandie à l’Occitanie, avec des taux qui vont de 32 dphm à 64 dphm. Et là, très grosse surprise : sur la façade Arc Atlantique (Bretagne, Pays de la Loire et Nouvelle Aquitaine), on se situe en terme de mortalité au niveau de l’Allemagne… pays glorifiée depuis 1 mois par toute l’Europe pour sa gestion exemplaire de l’épidémie. Curieusement, on n’a jamais entendu cette comparaison en France (mais ça c’est très français d’aller chercher à l’autre bout du monde des modèles !). Et ce sans tests massifs comme les Allemands, et malgré les transhumances du week-end pascal… Juste avec une certaines discipline, des décisions prises très tôt, et des comportements adaptés.

Concrètement, les données des régions Bretagne et Nouvelle Aquitaine sont respectivement de 32 et 39 dphm. Soit une moyenne inférieure à celle de l’Allemagne ! Alors que pour la région Grand Est, on se situe à 382. Soit environ 10 fois plus, soit le même rapport que entre l’Allemagne et l’Espagne ! Il convient enfin de noter que, si on poursuit l’analyse sur les autres indicateurs, on identifie 3 pics en relation direct avec les arrivées massives de personnes hors régions sur les côtes.

Mais surtout ce qui est à noter c’est que le point d’inflexion, inversion de la tendances, des courbes des 2 indicateurs-clé (hospitalisations et réanimations) sont arrivés il y a 10/12 jours déjà. Et la courbe s’inverse depuis quelques jours. 

Quelle en votre conclusion ?
Elle est simple et encore une fois ce n’est que du bon sens !
Est-ce que au niveau Européen on gère la situation en Italie comme on la gère en Allemagne ? Est ce que l’Italie du Nord a piloté la crise de la même manière qu’en Calabre. Non. Alors pourquoi en France applique-t-on aux régions qui ont réussi à maîtriser la situation les mêmes règles que pour les autres régions ? Ca n’a tout simplement pas de sens !

La tendance de l’épidémie est à la baisse, et le niveau des urgences est maîtrisé dans 90 % des régions. Il était donc temps de passer rapidement (dans les 2 semaines) à une nouvelle phase. Pas à une action unique nationale et uniforme mais à un déconfinement régionalisé, progressif, donc doux et régulier, adaptée aux spécificités régionales, avec un point bimensuel, ce qui aurait permis à l’économie de repartir progressivement, tout en s’assurant que les décisions prises étaient les bonnes. Et donc aurait sans doute évité des centaines de milliers de suppressions d’emplois supplémentaires et de faillites de petites entreprises. 

Mais ce n’est pas semble-t-il la voie qui est suivie, et c’est dommage. Et je ne comprends toujours pas comment il n’y a pas eu de consensus régional dans ce sens.

Propos recueillis par Olivier Delagarde